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Xenia Fedorova, une voix du Kremlin amplifiée par l’empire Bolloré
- Marion Solletty, Laura Kayali
- May 27, 2026 at 2:05 AM
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PARIS — Sa chaîne de télévision a été interdite de diffusion dans l’Union européenne, mais son discours passe sans filtre à la télévision française : la montée en puissance de Xenia Fedorova sur les médias du groupe Bolloré crispe experts de la désinformation et politiques en pointe sur le sujet.
De nombreuses voix pointent l’absence de contradiction apportée à l’ancienne patronne de RT France, sur les plateaux de CNews, où elle officie désormais deux fois par semaine et reprend les narratifs de Vladimir Poutine sur l’invasion de l’Ukraine — qu’elle appelle toujours “opération spéciale”.
“On peut avoir des opinions politiques […], le brouillard qu’il faut lever, c’est que les propos de Xenia Fedorova touchent presque à des questions de sécurité nationale, ils portent la marque du Kremlin”, commente auprès de POLITICO la députée macroniste Natalia Pouzyreff, qui a saisi l’Arcom sur son cas dès l’année dernière.
L’influence grandissante de Xenia Fedorova interroge également en interne après que le général à la retraite Bruno Clermont, ancien consultant défense de CNews, l’a publiquement accusée d’avoir fomenté son éviction. “Ma faute est simple : déplaire à la russe Xenia Fedorova”, a-t-il écrit dans un post LinkedIn.
Les spéculations vont aussi bon train en interne sur le cas de Victor Eyraud, journaliste politique qui a également disparu des plateaux d’Europe 1, où il intervenait trois fois par semaine. Pendant plusieurs mois, il y a croisé régulièrement Xenia Fedorova, dont il tempère parfois prudemment l’analyse.
Le 20 mars, le contributeur est écarté une première fois, d’un simple sms venu d’un programmateur. Surpris, Victor Eyraud évoque son cas avec plusieurs journalistes, qui soulèvent l’hypothèse d’une intervention de Fedorova. Il finit par être réintégré dix jours plus tard, sans plus d’explication — son rédacteur en chef, embêté, évoque une prise de position en faveur du voile à l’antenne, qu’il conteste. Mais peu après, rebelote : le contributeur, qui a entretemps à nouveau croisé la route de Xenia Fedorova, est cette fois définitivement remercié.
Xenia Fedorova signs her book “Bannie” at the Le Salon du Livre book festival at the Grand Palais in Paris on April 12, 2025. | Magali Cohen/Hans Lucas/AFP via Getty ImagesContactés, ni Bruno Clermont ni Victor Eyraud n’ont souhaité s’exprimer sur leur départ dans cet article.
Egalement contactée, Xenia Fedorova n’a pas souhaité apporter de commentaires à moins que nous ne nous engagions au préalable à publier l’intégralité de ses réponses sous forme de questions-réponses — une condition que POLITICO a refusée.
“Dark Vador qui entre dans la pièce”
Sur CNews, Fedorova dispose aujourd’hui d’une émission culturelle hebdomadaire, intitulée Lumières orthodoxes, et intervient régulièrement dans L’Heure Inter ainsi que sur Europe 1, où elle est invitée à commenter l’actualité internationale. Sans oublier le JDD, où elle écrit un billet hebdomadaire. Sa dernière chronique, sur la liberté d’expression, a fait rire jaune les spécialistes de la désinformation.
French MEP Valerie Hayer votes during a plenary session at the European Parliament in Strasbourg on May 20, 2026. | Sebastien Bozon/AFP via Getty ImagesCette place accordée à l’ancienne patronne de RT France provoque une nervosité croissante au sein du groupe, en raison de sa proximité supposée avec Vincent Bolloré.
“C’est Dark Vador qui entre dans la pièce, il ne faut pas parler”, souffle un ancien contributeur. Alors qu’il partageait une blague innocente sur le patron, celui-ci a un jour reçu un message affolé d’une collègue qui, voyant arriver Fedorova, lui a intimé l’ordre de se taire.
Entre le très droitier patron de presse et la Russe, les liens remontent à l’époque RT, lorsque Fedorova fait le siège des opérateurs pour obtenir des canaux de diffusion. “A l’époque elle parlait beaucoup de Bolloré, qu’il était très sympa, qu’elle avait déjeuné plusieurs fois avec lui”, se souvient un ancien rédacteur en chef de RT France.
Russian President Vladimir Putin, left, and French President Emmanuel Macron participate in a joint press conference at Versailles on May 29, 2017. | Antoine Gyori/Corbis via Getty ImagesGrâce à son lobbying, la jeune patronne décroche un joli trophée : la diffusion au sein de l’offre Canal+ à partir de 2020 — la chaîne n’était jusqu’alors proposée que par Free et via des bouquets satellite.
Les équipes de la chaîne russe, lancée en grande pompe en 2017 avant d’être interdite de diffusion par l’Union européenne après l’invasion de l’Ukraine, travaillent alors à deux pas de celles de CNews, facilitant les liens. Après la fermeture de RT imposée par les sanctions contre la Russie, plusieurs journalistes de la chaîne trouveront d’ailleurs refuge chez CNews.
Aujourd’hui, l’ancienne présidente de la branche française est ainsi interrogée dans L’Heure d’Inter, l’émission d’actualité internationale de la chaîne, par l’un de ses anciens employés, le présentateur Olivier de Keranflech.
Ceux qui seraient tentés de lui porter la contradiction préfèreraient faire le dos rond en raison de ses liens supposés avec le grand patron. “Ce sont des règles implicites. Tu sais que tu dois aller dans ce sens-là, ou en tout cas que tu ne dois pas aller contre, parce que sinon t’es foutu”, ajoute le même ancien contributeur cité plus haut.
Discours kremlinesque
La place de choix accordée à Xenia Fedorova était particulièrement frappante le 10 mai dernier. Elle est alors invitée à commenter le discours de Vladimir Poutine prononcé la veille à l’occasion du “jour de la victoire”, utilisé depuis plusieurs années par le Kremlin pour mettre en scène la lutte contre le régime nazi, dont la guerre en Ukraine ne serait que le prolongement.
“On sait maintenant que c’est l’Occident qui a décidé de prolonger ce conflit”, développe avec son accent slave Xenia Fedorova, reprenant les éléments de langage du Kremlin sur les pourparlers de paix avortés du printemps 2022. Ces derniers ont été maintes fois utilisés pour tenter de dédouaner la Russie de ses responsabilités dans l’invasion du pays et dans les multiples attaques meurtrières menées depuis.
Protestors from the organization For Ukraine at Fedorova’s book signing in Paris on April 12, 2025. | Magali Cohen/Hans Lucas/AFP via Getty ImagesSur le plateau de L’heure Inter, la conversation s’enchaîne sans que l’affirmation soit contestée, ni par Olivier de Keranflech ni par l’invité suivant, qui abonde en son sens. La séquence, repérée par Quotidien, provoque la consternation des experts de la désinformation.
Elle a poussé l’eurodéputée Valérie Hayer à saisir elle aussi l’Arcom pour dénoncer la reprise “particulièrement fidèle [des] principaux narratifs de propagande du Kremlin”. La cheffe de file de la délégation Renaissance au Parlement européen est la dernière en date, mais pas la seule, à avoir interpellé le gendarme de l’audiovisuel, sans que cela soit pour l’instant suivi d’effet.
CNews et Europe 1 n’ont pas souhaité répondre à une liste de questions écrites qui leur a été adressée.
Un “organe d’influence” dénoncé par Emmanuel Macron
Pour comprendre le parcours de Xenia Fedorova, il faut remonter au lancement de RT France, en pleine campagne présidentielle de 2017. La chaîne russe, qui dispose déjà de canaux anglophones, a dépêché à Paris l’une de ses cadres les plus prometteuses, formée à Moscou et encouragée par Margarita Simonian, la patronne du réseau RT — aujourd’hui sous sanctions européennes en tant que “figure centrale de la propagande gouvernementale”.
Fedorova réalise son premier coup d’éclat lors d’une réunion réunissant à Versailles le jeune président français tout juste élu et le président russe, Vladimir Poutine, invité à l’inauguration d’une exposition sur le tsar Pierre Le Grand, le 29 mai 2017.
RT France n’émet pas encore, mais une petite équipe de journalistes a suivi la campagne pour le site web du réseau, non sans frictions. Les équipes d’Emmanuel Macron accusent RT et Sputnik, autre média russe, de faire œuvre de désinformation, notamment en amplifiant des rumeurs sur la vie privée du candidat. Les deux médias n’ont pas été autorisés à accéder au QG de campagne le soir du premier tour.
Vincent Bolloré attends an event to celebrate 200 years of French daily newspaper Le Figaro in Paris on Jan. 13, 2026. | Julien de Rosa/AFP via Getty ImagesAccréditée pour le rendez-vous de Versailles via le Kremlin, Fedorova se lève en conférence de presse et interpelle le nouveau président sur les difficultés d’accès des “journalistes russes”.
“J’ai toujours eu une relation exemplaire avec les journalistes étrangers, encore faut-il qu’ils soient journalistes”, cingle Emmanuel Macron depuis son pupitre, debout aux côtés d’un Vladimir Poutine impassible. “Quand des organes de presse répandent des contre-vérités infamantes, ce ne sont plus des journalistes, ce sont des organes d’influence.”
Le président a des raisons de se méfier des ingérences russes : dans les derniers jours de la campagne, des milliers de mails internes des cadres d’En Marche ont été piratés et publiés dans une campagne attribuée des années plus tard au GRU, le renseignement militaire russe.
La réplique cinglante d’Emmanuel Macron n’empêche pas le lancement sur la TNT de RT France quelques mois plus tard.
Une place à part
Dans son autobiographie intitulée Bannie parue chez Fayard (maison d’édition également contrôlée par le groupe Bolloré) en 2025, Xenia Fedorova consacre un chapitre à son lien “profondément personnel” avec l’Ukraine — ses deux parents y sont nés à l’époque où le pays faisait partie de l’URSS. Elle-même a grandi en partie en Autriche. Sa mère, ancienne journaliste reconvertie en femme d’affaires, y a émigré avec ses sept enfants pour échapper au chaos qui suit l’effondrement du bloc soviétique.
Fedorova y raconte qu’elle a d’abord envisagé une carrière dans la diplomatie et étudié les relations internationales avant de s’orienter vers le journalisme. Son parcours international et son aptitude pour les langues — elle parle le russe, l’allemand, l’anglais et un peu de français — lui ouvre les portes de RT, où elle prend rapidement du galon.
Putin’s Victory Day address is shown on a big screen during a parade in Moscow on May 9, 2026. | Igor Ivanko/AFP via Getty ImagesAgée de 37 ans au lancement de RT, Fedorova a fait toute sa carrière au sein du groupe, travaillant à Moscou et Berlin avant que Margarita Simonian l’envoie lancer le média en France. Encouragée par sa patronne, elle devient la présidente et directrice de l’information de la chaîne, embauchant l’équipe, supervisant les opérations et élaborant la stratégie.
RT France ne deviendra jamais un média de masse, souligne le chercheur Maxime Audinet, titulaire de la chaire sur les stratégies d’influence à l’Institut national des langues et civilisations orientales et auteur d’un livre sur le réseau RT.
Mais la chaîne parvient à peser sur le débat public, en particulier pendant la crise des Gilets jaunes, auxquels RT donne une place prépondérante à l’antenne et sur ses réseaux sociaux. Dans son livre, Fedorova évoque avec fierté la couverture de la crise par RT. “Certains nous accusaient d’avoir intensifié l’ampleur du mouvement des Gilets jaunes, comme si nous avions falsifié l’histoire”, écrit-elle, qualifiant ces accusations de “ridicules et diffamatoires”.
A RT France, Fedorova dirige une rédaction constituée de journalistes français. Si son niveau de français rudimentaire, du moins au début, ne lui permet pas de contrôler étroitement le contenu des sujets, elle est en revanche très attentive au profil des invités, se souvient le rédacteur en chef déjà cité. Alors que les négociations sur le départ du Royaume-Uni de l’UE battent leur plein, les contributeurs conviés à s’exprimer sur le sujet devaient ainsi “être des gens qui défendaient le Brexit”, sujet qui fait l’objet d’une attention particulière, raconte la même source.
Les aventures du média russes s’arrêtent avec l’invasion de l’Ukraine. Mais celles de Xenia Fedorova se poursuivent, cette fois devant la caméra.
Depuis qu’elle a rejoint CNews début 2025, la jeune femme aux longs cheveux bruns est devenue un visage familier des téléspectateurs de la chaîne, où elle commente désormais la guerre en Ukraine et ce qu’elle décrit comme le bellicisme de l’Europe, mais aussi le conflit au Moyen-Orient.
Récemment, des propos de la star de la chaîne Pascal Praud, reprenant auprès d’un invité la thèse russe d’un conflit qui serait causé par l’expansion à l’Est de l’OTAN, a fait craindre à certains une propagation des narratifs russes bien au-delà de Fedorova.
“Elle est comme une reine” sur la chaîne, souligne André Lange, fondateur et animateur du Comité Diderot, un réseau informel de lutte contre les supports de propagande russe qui avait manifesté contre le tapis rouge déroulé à la Russe par Fayard lors de la parution de son livre.
Pour les experts et les politiques qui dénoncent la situation, le cœur du problème est la place privilégiée accordée à Fedorova, qui s’exprime sans contradicteurs et bénéficie selon les témoignages cités plus haut d’un statut à part.
Alors qu’Emmanuel Macron a promis une nouvelle loi sur les ingérences étrangères avant la présidentielle de 2027, son cas provoque des soupirs désolés dans les couloirs de la haute administration.
Les saisines de l’Arcom n’ont à ce stade produit aucun effet et les sanctions européennes visant RT n’ont ciblé que l’entreprise, pas sa dirigeante. L’octroi, en 2024, d’un titre de séjour longue durée, pointé par Le Monde et confirmé à POLITICO par une source gouvernementale, ajoute aux interrogations. Interrogé à ce sujet, le ministère de l’Intérieur n’a pas souhaité faire de commentaire.
Originally published at Politico Europe