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Une nation sur un disque dur : plongée dans l’essor des ambassades numériques
- Ellen O'Regan
- May 26, 2026 at 4:22 PM
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Face aux cyberattaques, aux guerres hybrides et aux conflits militaires, des Etats stockent leurs données en dehors de leurs frontières.
Par ELLEN O’REGAN
Illustration par Natália Delgado/POLITICO
Dans le paisible grand-duché de Luxembourg, une chambre forte numérique secrète contient des données sur chaque citoyen estonien.
Ce lieu est ce que l’on appelle une “ambassade numérique”, une parcelle de territoire sous contrôle estonien où le pays balte stocke des données essentielles à quelque 1 600 kilomètres de chez lui. Les bases de données de sécurité, les registres de la population et de propriété foncière y sont conservés à l’abri de cyberattaques, de sabotages et même d’une invasion russe.
Une sorte de clé USB géante contenant le plan et les données essentielles à la reconstruction d’un Etat entier, stockée dans un autre pays, hors de portée des envahisseurs potentiels, des hackeurs et des catastrophes naturelles. Le site est considéré comme inviolable, comme une véritable ambassade diplomatique. Même le pays hôte ne peut y pénétrer sans autorisation.
Si l’Estonie a été la première à mettre en place une ambassade de données opérationnelles, l’idée a rapidement fait son chemin après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. Des pays s’inquiètent de la menace croissante de cyberattaques, de sabotages des câbles de télécommunication et des conflits militaires.
L’assaut du Kremlin a “changé la donne”, a retracé Allan Allmere, qui, au sein du gouvernement estonien, est chargé du projet d’ambassade numérique. “Tout le monde a compris que nous devions protéger nos données.”
Tallinn a mis en place son ambassade numérique en 2019 pour sécuriser les informations numérisées de ses services publics — qui font la renommée du pays — après des années de cyberattaques venant de son voisin russe.
L’idée a été inspirée par une version ancienne des sauvegardes que les diplomates estoniens effectuaient depuis des années. “Nous mettions [les informations] sur des bandes magnétiques, puis notre personnel les mettait dans des valises, prenait l’avion, se rendait dans une ambassade estonienne à travers le monde et les mettait dans le coffre-fort”, a raconté Allan Allmere.
“Le gouvernement estonien s’est alors demandé : pourquoi faisons-nous ce travail manuellement ?”
Depuis, d’autres pays ont depuis suivi ses traces. Monaco a conclu un accord d’ambassade numérique avec le Luxembourg en 2021, Singapour cherche un site en Inde et New Delhi a annoncé cette année qu’elle travaillait à l’installation d’une ambassade dans les Emirats arabes unis.
Invasion-proof
L’ambassade numérique de l’Estonie se trouve dans un datacenter doté d’un système de sécurité de très haut niveau appartenant au gouvernement luxembourgeois. Les données chiffrées sont envoyées de l’Estonie vers le Luxembourg via des connexions internet privées et ne peuvent être consultées à distance ou physiquement que par des responsables estoniens autorisés.
La première version de la chambre forte comprenait 10 ensembles de données essentielles, notamment des informations sur les citoyens, leurs propriétés foncières, ainsi que les lois du pays. En somme, tout ce dont un gouvernement aurait besoin pour redémarrer après une catastrophe.
Depuis, elle s’est élargie, a souligné Allan Allmere, et héberge désormais certains services opérationnels, par exemple une partie du cloud de l’Etat.
Le Luxembourg est devenu un hub pour les ambassades numériques en raison de son environnement politique stable, de ses serveurs sécurisés détenus par l’Etat et de ses niveaux élevés de connectivité. | Alfredo Martinez/Getty ImagesLe système est conçu de manière à ce que les données ne puissent pas être supprimées à distance. “Si quelqu’un me met un pistolet sur la tempe et me dit : ‘Supprimez tous nos systèmes au Luxembourg’, on ne peut pas le faire”, a illustré Allan Allmere. “Si quelqu’un, notre méchant voisin, envahit l’Estonie et accède à nos salles de données […] même dans ce cas, il ne peut pas supprimer ce que nous avons au Luxembourg.”
Le grand-duché est devenu un hub pour les ambassades numériques en raison de son environnement politique stable, de ses serveurs sécurisés détenus par l’Etat et de ses niveaux élevés de connectivité, a vanté son vice-Premier ministre, Xavier Bettel. Le Luxembourg, a-t-il ajouté, est considéré comme un “partenaire numérique de confiance”.
“Nous ne le faisons pas pour l’argent”, a-t-il souligné. “C’est une question de réputation […] C’est aussi un élément d’attractivité pour les entreprises.” Le Luxembourg héberge également les ambassades numériques d’autres pays que l’Estonie et Monaco, mais leurs gouvernements préfèrent garder l’accord confidentiel pour des “raisons de sécurité” ou parce qu’il est encore en cours de finalisation, a justifié Xavier Bettel.
L’évacuation des données ukrainiennes
L’Ukraine étudie le concept d’ambassade numérique depuis l’invasion russe de 2022, a confié Vitaly Balashov, vice-ministre ukrainien de la Transformation numérique chargé du cloud et de la cybersécurité. Il a ajouté que Kiev discutait de cette idée avec “plusieurs pays”.
“Je suis absolument certain que nous en aurons une”, a-t-il déclaré.
Entre-temps, le gouvernement ukrainien a modifié la loi et révisé ses politiques en matière de données pour tenir compte du risque de destruction des centres de données pendant la guerre.
Vitaly Balashov a relaté qu’avant l’intervention russe, la loi ukrainienne exigeait que les données gouvernementales soient stockées dans le pays. L’invasion a montré que “notre centre de données est [une] cible potentielle”.
“Nous devons cacher nos installations. Nous devons les protéger”, a-t-il insisté. “L’un des meilleurs moyens, et des moins onéreux, est de les déplacer hors de la zone de danger.”
Pour ce faire, le gouvernement a temporairement modifié la loi, autorisant le transfert hors d’Ukraine d’informations et de systèmes étatiques non classifiés pendant la durée de la guerre. Vitaly Balashov a indiqué que le gouvernement cherche désormais à rendre cette règle permanente.
Certaines données et certains systèmes publics sont exploités en dehors du pays dans des datacenters et de clouds gérés par des entreprises ukrainiennes, ainsi que par des hyperscalers américains, tels qu’Amazon Web Services, Microsoft et Google, a détaillé le vice-ministre. Il existe également des sauvegardes essentielles pour la “reprise après sinistre” qui sont toujours stockées en Ukraine, a-t-il complété.
Les administrations qui souhaitent stocker des données en dehors du pays doivent répondre à des exigences de sécurité et indiquer à quelle vitesse elles pourraient restaurer le système à partir de sauvegardes stockées en Ukraine en cas de perte de connexion, a précisé Vitaly Balashov.
Partager la charge de l’IA
Alors que l’Europe prend conscience de sa dépendance aux technologies privées américaines et chinoises, certains pays se demandent si la construction d’une ambassade numérique ne serait pas préférable à l’utilisation d’un service de cloud privé.
Le vice-Premier ministre luxembourgeois Xavier Bettel, lors d’un sommet à Lisbonne en novembre 2024. | Horacio Villalobos/Corbis/Getty Images“Lorsque nous parlons de souveraineté numérique, nous n’avons pas besoin de les envoyer aux Etats-Unis ou en Asie, nous pouvons le faire en Europe”, a plaidé Xavier Bettel. “Ce n’est pas contre quelqu’un, c’est juste en faveur d’une Europe souveraine.”
L’idée suscite également la curiosité des pays qui souhaitent accélérer le développement de l’intelligence artificielle et le traitement des données, mais qui ne disposent pas des ressources nécessaires pour le faire chez eux.
Ce mois de mai, le Forum économique mondial (WEF) a lancé un cadre mondial pour les accords bilatéraux visant à établir de telles ambassades numériques. Ce cadre aborde des questions comme les droits d’accès, la divulgation des données, la juridiction, les lois sur la protection de la vie privée, le règlement des litiges et l’interopérabilité des infrastructures.
L’IA devenant de plus en plus importante pour la compétitivité, la sécurité nationale et les services publics, la demande en puissance de calcul et en capacités de stockage de données “s’accélère au-delà de ce que de nombreuses économies, en particulier les émergents, peuvent supporter au niveau national en raison de limites structurelles en matière de foncier, d’énergie et de capital”, a analysé Cathy Li, directrice du centre d’excellence en IA du WEF.
Bahreïn, par exemple, a rédigé une loi spécialement pour les ambassades numériques afin de permettre aux institutions de stocker des données sur les serveurs de l’émirat tout en les gardant soumis aux lois de leur pays d’origine. L’Arabie saoudite cherche, pour sa part, à devenir un hub mondial d’ambassades numériques pour l’IA.
“Nous disposons d’une quantité limitée d’énergie sur Terre, nos infrastructures sont limitées, et nous pensons que, sans une forme d’accès partagé, la planète ne serait tout simplement pas en mesure de supporter un déploiement d’infrastructures d’une telle ampleur”, a conclu Cathy Li.
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en français par Jean-Christophe Catalon.
Originally published at Politico Europe