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La guerre en Iran et la crise énergétique bousculent le programme du sommet européen
- Nicholas Vinocur
- March 17, 2026 at 7:46 PM
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Les dirigeants européens espéraient se concentrer sur les problèmes de compétitivité à long terme de l’Union. Au lieu de cela, ils devront trouver des solutions aux crises en cours.
Par NICHOLAS VINOCUR
à Brussels
Illustration par Natália Delgado/POLITICO
Les dirigeants européens s’étaient enfin mis d’accord sur la manière de relancer l’économie chancelante du Vieux Continent et de tracer la voie de son indépendance vis-à-vis de puissances comme la Chine et les Etats-Unis.
Mais Donald Trump avait d’autres projets.
Tout comme les menaces du président américain de s’emparer du Groenland avaient dominé la réunion de janvier (et ses droits de douane avaient fait de l’ombre à une précédente), la guerre américano-israélienne contre l’Iran a bousculé l’ordre du jour du Conseil européen qui s’ouvrira jeudi, forçant les chefs d’Etat et de gouvernement à se concentrer sur la crise énergétique à traiter à court terme, alors que leur objectif initial était de parler de la compétitivité à long terme.
“Il est essentiel de réduire l’impact sur les prix” de la guerre, a déclaré la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, à l’approche du sommet. “Nous devons apporter une aide dès maintenant […]. [Nous devons] examiner de manière approfondie les moyens de réduire les factures d’énergie des citoyens.”
Les prix du pétrole avoisinant les 100 dollars le baril, les dirigeants de l’UE passeront une grande partie de leur réunion de jeudi à réfléchir à la manière de compenser l’impact de la flambée des prix de l’énergie sur les entreprises et les ménages européens, selon plusieurs diplomates à qui, comme d’autres personnes dans cet article, l’anonymat a été accordé afin d’évoquer les préparatifs du sommet.
Les prix élevés de l’énergie sont depuis des mois un thème récurrent des discussions entre dirigeants européens, à l’image de leur rassemblement au château d’Alden Biesen en Belgique le mois dernier. Mais la volatilité du cours de l’or noir, résultant des attaques de drones et de missiles iraniens au Moyen-Orient, a transformé une préoccupation en une urgence pour les chefs d’Etat et de gouvernement, qui craignent qu’une inflation galopante n’alimente à nouveau une poussée dans l’opinion des partis populistes et hostiles à l’Union.
“L’accent sera mis très fortement sur les prix de l’énergie ; nous attendons des propositions de la part de la Commission européenne”, confie un haut diplomate de l’UE. “La situation des prix de l’énergie existait déjà à Alden Biesen, mais elle est aujourd’hui très préoccupante.”
Et puis il y a la guerre elle-même : l’Europe reste divisée sur la manière de répondre à Donald Trump.
Un camp mené par le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez fait pression pour que l’Union européenne utilise les conclusions du Conseil (un texte, souvent aride, livrant la position politique convenue par les 27 dirigeants à la fin du sommet) pour appeler au respect du droit international, ce qui équivaudrait à une réprimande indirecte de Donald Trump et du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou.
Mais un autre groupe de pays, dont l’Allemagne, hésite à franchir cette étape susceptible d’irriter le président américain et de mettre en péril l’accord commercial entre l’UE et les Etats-Unis actuellement examiné par les parlementaires européens.
Les risques de froisser Donald Trump sont tout simplement trop importants, pointe un deuxième diplomate européen d’un grand pays. “Nous ne voulons pas d’escalade sur le plan commercial. Nous voulons que les Etats-Unis s’impliquent en Ukraine. Nous voulons qu’ils soient impliqués dans l’Otan. Cela vaut-il la peine de risquer ces objectifs pour s’exprimer sur l’Iran ? Jusqu’à présent, pas vraiment.”
“Cela vaut-il la peine de dire : ‘Bande d’imbéciles, pourquoi avez-vous fait ça ?’ Non, parce que nous en paierons le prix fort”, ajoute le diplomate.
Il est peu probable que ce sommet soit une occasion manquée pour autant. Les chefs d’Etat et de gouvernement devraient se mettre d’accord sur des échéances ambitieuses pour alléger la bureaucratie de l’UE et jeter les bases d’un marché financier européen plus intégré. Mais leur agenda est, une fois de plus, dicté principalement par un dirigeant qui réside à Washington, et non en Europe.
Orbán, encore
La récente envolée du cours du baril de pétrole a replongé l’Europe dans les jours sombres de 2022, lorsque l’invasion de l’Ukraine par la Russie avait provoqué une augmentation massive des prix de l’énergie dans toute l’Union.
Ces hausses, bien que compensées par une injection massive de fonds européens, ont néanmoins profité à l’extrême droite et à l’extrême gauche. Viktor Orbán a d’ailleurs axé sa campagne actuelle pour sa réélection sur l’idée que la guerre en Ukraine a été trop coûteuse.
Viktor Orbán lui-même s’est montré ouvert à un accord, qui pourrait également inclure le déblocage d’un 20e paquet de sanctions contre la Russie. | Attila Kisbenedek/AFP via Getty ImagesL’attitude du Premier ministre hongrois devrait à nouveau être au cœur de la réunion de cette semaine : sa menace d’opposer son veto à un prêt européen de 90 milliards d’euros pour l’Ukraine risque d’être le grand dossier non résolu de ce sommet, ce qui hérisse ses homologues. Leur exaspération est à son paroxysme, selon le diplomate de haut rang précité, qui relate que les autres dirigeants usent d’un ton “beaucoup plus direct, voire conflictuel” avec Budapest en coulisses.
Viktor Orbán n’ayant pas tenu sa promesse de soutenir le prêt à Kiev, d’autres pays ont pu l’attaquer devant la Cour européenne de justice pour violation du principe de “coopération sincère” de l’UE, évoquent les deux diplomates.
Toutefois, ces derniers ont reconnu que toute procédure judiciaire prendrait des mois, voire des années, avant d’aboutir, ce qui est beaucoup trop long pour l’Ukraine, qui a besoin du prêt des Européens dans les mois à venir.
L’alternative serait de parvenir à un accord jeudi. Les deux mêmes diplomates apparaissent optimistes, indiquant que Viktor Orbán lui-même s’est montré ouvert à un accord, qui pourrait également inclure le déblocage d’un 20e paquet de sanctions contre la Russie, actuellement bloqué par Budapest et Bratislava.
Les chefs d’Etat et de gouvernement devraient également s’affronter sur l’orientation à long terme des politiques énergétiques de l’Europe. Avant le sommet, un groupe de pays nordiques et l’Espagne ont écrit à la Commission pour défendre le marché carbone européen (de son nom, le système d’échange de quotas d’émission, SEQE ou ETS en anglais), arguant qu’une plus grande utilisation des énergies renouvelables rendrait l’UE plus autonome.
Mais ils se heurtent à l’Italienne Giorgia Meloni et au Polonais Donald Tusk, qui poussent pour modifier le marché carbone afin de compenser les éventuelles hausses de prix — leurs deux pays étant de grands consommateurs d’énergies fossiles.
“Je ne sais pas si nous allons jusqu’à supprimer complètement l’ETS”, répond le second diplomate de l’UE, interrogé sur les demandes de son pays pour le sommet européen.
Avant de compléter : “Si vous avez une flambée [des prix] causée par un choc externe, il doit y avoir un mécanisme par lequel l’ETS n’en rajoute pas par-dessus ce choc.”
Iran et Ukraine
Une autre préoccupation majeure est l’impact de la guerre en Iran sur l’Ukraine, étant donné que la flambée des prix du pétrole a rempli les caisses du Moscou au moment même où son armée perd le contrôle de la région de Dnipropetrovsk, dans l’est de l’Ukraine. Les dirigeants européens craignent également que la demande d’armes américaines pour la guerre contre l’Iran ne prive Kiev des armes dont il a tant besoin et qui, dans de nombreux cas, sont achetées avec l’argent de l’UE.
Les diplomates estiment que ce pourrait être l’occasion pour l’industrie européenne de la défense d’intervenir, tout en fournissant à l’Ukraine les revenus dont elle a tant besoin, compte tenu de sa capacité de production. En effet, Kiev a annoncé envoyer des opérateurs et des technologies antidrones pour aider les Etats du Golfe.
La volonté de prendre l’avantage se reflète dans un projet de conclusions, daté du 9 mars et vu par POLITICO, dans lequel les chefs d’Etat et de gouvernement appellent à un “changement radical” dans le renforcement de l’industrie de la défense de l’UE. Une version précédente n’incluait pas une formulation aussi forte.
Mais il n’est pas certain que l’industrie européenne de la défense puisse répondre à la demande.
La flambée des prix du pétrole a rempli les caisses du Moscou, dirigé par le président Vladimir Poutine, au moment même où son armée perd le contrôle de la région de Dnipropetrovsk, dans l’est de l’Ukraine. | Gavriil Grigorov/AFP via Getty ImagesAprès la guerre en Ukraine, il s’agit d’un nouveau défi pour l’industrie : les conflits militaires prolifèrent si rapidement que le secteur ne peut pas répondre à la demande de production, selon le PDG du géant italien de la défense Leonardo, Roberto Cingolani.
“Un effort important est en cours” pour aider les pays du Golfe attaqués par l’Iran, a déclaré Roberto Cingolani lors de la présentation du plan stratégique de l’entreprise à Rome la semaine dernière.
Mais “pour être honnête”, a-t-il ajouté, “le nombre de guerres […] augmente encore plus vite que notre programme Capacity Boost”, en référence à une initiative de Leonardo visant à augmenter la capacité de production en réponse à une demande croissante.
Jacopo Barigazzi a contribué à cet article, qui a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en français par Jean-Christophe Catalon.
Originally published at Politico Europe